Pour saisir l’essence du périple des Franco-ténois, il faut survoler le pays et son histoire, s’imprégner des cultures, se connecter à la terre et traverser les blizzards. Actifs contributeurs de l’exploration nordique, les francophones ont joué un rôle primordial dans le développement du Nord canadien.

À l’origine, les Territoires du Nord-Ouest s’étendaient sur la plus grande partie de l’ouest et du nord du Canada. Ils ont été rachetés en 1870 à la Compagnie de la Baie d’Hudson qui y avait érigé de nombreux postes de traite en plus d’avoir repris ceux de sa rivale, la Compagnie du Nord-Ouest. On en retranche successivement plusieurs parties pour former le Manitoba en 1870, le Yukon en 1898, la Saskatchewan et l’Alberta en 1880, et enfin, l’Ontario et le Québec actuels en 1912. La plus grande partie des Territoires du Nord-Ouest sera détachée en 1999 pour former le nouveau territoire du Nunavut.

L’histoire de ces modifications est imprégnée de la présence du français. Dès le XVIIe siècle et pendant tous les XVIIIe et XIXe siècles, les francophonesparticipent activement à l’exploration du territoire, puis à l’établissement des routes de la lucrative traitedes fourrures. Ils sont nombreux dans les comptoirs comme guides, traiteurs, commis et interprètes, mais aussi aux fonctions de commande dans les postes qui opèrent sous le giron de la Compagnie du Nord-Ouest. Ces postes de traite forment autant de petites concentrations de population que l’on dit de transit, mais qui rassemblent dans les faits, pour des périodes souvent assez longues, des populations blanches et amérindiennes. Ils favorisent le développement d’établissements sédentaires métis qui sont souvent les points d’établissement de missions où l’Église catholique joue un rôle de premier plan.

La Compagnie de la Baie d’Hudson a été un élément dominant de la vie dans les Territoires du Nord-Ouest jusqu’à la Confédération. La volonté du Canada de s’étendre vers l’ouest est alors venue changer le paysage sociopolitique de la région. Dominé par l’esprit anglo-saxon et la culture britannique, le mouvement de migration vers les Prairies, qui s’accélère au cours des années 1880-1890, exacerbe les conflits entre les Métis et les Blancs qui se traduisent en une série d’affrontements entre francophones et anglophones. Les Territoires du Nord-Ouest adoptent, en 1892, une loi faisant de l’anglais leur seule langue officielle. En 1901, ils rendent l’enseignement en anglais obligatoire. Il faudra attendre jusqu’en 1984 pour que l’Assemblée législative des Territoires du Nord-Ouest rétablisse le français comme une des langues officielles du territoire.
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Les postes de traite subsistent jusqu’après la Deuxième Guerre mondiale, moment où s’effondre le commerce des fourrures. Les mines prennent alors le relais du développement pour atteindre leur plein essor dans les années 1970. Le déménagement de l’administration du territoire d’Ottawa à Yellowknife, en 1967, contribue aussi à l’accroissement d’une population non autochtone majoritairement anglophone dans la région. Les années 1950 sont marquantes : l’Arctique est choisi pour abriter un système de protection contre de possibles attaques soviétiques. Le réseau draine vers le Nord des milliers de travailleurs venus de partout, accentuant ainsi leprofond déséquilibre linguistique qui existait déjà à la fin du XIXe siècle.

L’encadrement associatif jouera un rôle de premier plan dans le dynamisme franco-ténois. L’Association culturelle franco-ténoise, devenue la Fédération franco-ténoise, est fondée en 1978. En collaboration avec les autres organismes de défense du fait français dans les territoires, elle a créé, en 1986, l’hebdomadaire L’Aquilonqui couvre l’actualité franco-ténoise et se veut un véhicule d’information sociale,culturelle et politique. Les années suivantes verront naître à travers le territoire une profusion d’organismes qui tenteront de stimuler le développement communautaire : ce sera le cas à Fort Smith, Hay River, Inuvik, Tuktuyaktuk, Yellowknife, Nanisivik, Resolute, Iqaluit. Peu survivront aux fermetures de mines, aux transferts de bases militaires, aux départs de leaders, etc. Depuis la partition des Territoires du Nord-Ouest, le 1er avril 1999, d’où est né le Nunavut, la Fédération franco-ténoise compte sept membres réguliers et six membres associés. Aujourd’hui, quatre communautés se partagent 90 % de la population franco-ténoise : Fort Smith, Inuvik, Hay River et Yellowknife. Leur taux d’assimilation y est encore d’environ 57 %, car elles subissent un triple isolement : géographique, puisque dispersées sur l’ensemble d’un immense territoire, ethnique, parmi une mosaïque de cultures, et linguistiques, car la langue dominante n’y est nulle part le français, qui vient plutôt en troisième place derrière une langue autochtone d’abord et l’anglais ensuite, sauf dans les grands centres, où l’anglais domine largement. Il existe aux T.N.-O. huit langues officielles (onze en fait) : l’inuktitut (qui comprend l’inuvialuktun et l’inuinnaqtun), l’esclave (qui comprend l’esclave du nord et celui du sud), le dogrib, le chipewyan, le cri, le gwich’in, l’anglais, et le français.

Fort Smith

À cheval sur le 60e parallèle, frontière TNO-Alberta, Fort Smith se situe sur la rive ouest de la rivière des Esclaves, à la sortie des Rapides du Noyé. La ville naquit de la nécessité, pour le transport maritime, de franchir ce rapide. La Compagnie de la Baie d’Hudson fonde donc Fort Smith en 1874, enl’honneur de Donald Alexander Smith, plus tard Lord Strathcona, gouverneur de la compagnie et membredu premier conseil des Territoires du Nord-Ouest. En1876 la mission catholique de Salt River déménage àFort Smith. En 1911 elle y exploite une ferme, puisune scierie, qui produit le bois nécessaire à laconstruction d’un hôpital en 1914, d’une école en 1915, de l’édifice du gouvernement fédéral en 1921. Un aéroport est aménagé en 1928. En 1942 l’arméeaméricaine, en route pour le projet de pipeline « Canol », amène les hommes et l’équipement par chaland sur la rivière des Esclaves et construit une route pour les camions jusqu’à Hay River et vers le nord. Fort Smith tient lieu de centre administratif du district de Mackenzie jusqu’en 1967, lorsque Yellowknife devient la capitale territoriale.

Les résidents de Fort Smith vivent surtout de piégeage et de tourisme, mais également des services gouvernementaux. La ville abrite d’autre part le site d’un campus Collège Aurora, et le quartier général du Wood Buffalo National Park. Quelque 2500 personnes habitent Fort Smith; environ 35 % d’entre elles sont d’origine métisse, contre 16 % d’origine dénée. La communauté franco-ténoise compte quelque soixante personnes, soit 2.5 % de la population.

Hay River

La ville de Hay River se situe au sud du Grand lac des Esclaves, à l’embouchure de la rivière Hay, au cœur du territoire du peuple Slavey. Elle fut longtemps appelée The Hub City, étant traditionnellement le centre de transport des marchandises du Nord; ces marchandises arrivaient et arrivent encore à Hay River par route ou voie ferrée, pour être ensuite embarquées sur des chalands qui descendent le fleuve Mackenzie jusqu’à l’océan Arctique, desservant ainsi les communautés autochtones disséminées sur les rives.

Un poste de la Compagnie de la Baie d’Hudson y fut construit en 1868. Une mission catholique suit en 1869, puis une mission anglicane en 1893. La localité demeure un poste de traite jusqu’en 1939. Le U.S. Corps of Engineers construit une piste d’atterrissage en 1942 en 1948 une route relie Hay River à Grimshaw, en Alberta. La ville devient dès lors un important centre de transport et de communications, et le principal centre de pêche commerciale du Grand lac des Esclaves. Son économie est grandement stimulée en 1964 par l’achèvement de la voie ferrée du Canadien National. L’économie de cette communauté reste l’une des rares, aux Territoires du Nord-Ouest, à être fondée dans une large mesure sur l’entreprise privée.

Plus de 3600 personnes résident à Hay River, dont 9 % d’origine dénée et 21 % d’origine métisse. On y trouve la seule réserve autochtone des Territoires du Nord-Ouest. La communauté francophone y compte quelque 75 individus, soit 2.2 % de la population, nonobstant quelques aînés autochtones, qui s’expriment encore en français ou en mitchef.

Yellowknife

Sise au-delà du 62e parallèle, capitale depuis 1967 des Territoires du Nord-Ouest, siège de l’Assemblée législative, Yellowknife compte quelques 18 000 habitants, dont 84 % de non-autochtones. L’appellation provient du nom d’une tribu dénée qui s’y installa au début des années 1800, connue pour ses couteaux de cuivre. La tribu Flanc-de-chien reprit possession de ces terres à la suite du déclin des Chipewyans couteaux jaunes, dans les années 1820.

Suite au passage d’Alexander Mackenzie en 1789, un comptoir commercial connu sous le nom de Fort Providence fut construit en 1790 à l’embouchure de la baie de Yellowknife par Laurent Leroux. L’or de Yellowknife est découvert en 1896 par des mineurs en route pour le Klondike, mais son exploitation ne débute qu’en 1938. En 1940, avec ses six mines, la ville compte alors 1000 habitants. La construction d’une centrale électrique sur la rivière Snare contribue dans une large mesure à son développement. Yellowknife devient une municipalité en 1953; et en 1970, elle acquiert le statut de première ville des Territoires du Nord-Ouest.

Avant la construction de la route, au début des années 1960, tout matériel y est importé depuis Hay River par chaland, via le Grand lac des Esclaves, tandis que les individus voyagent par voie aérienne. Aujourd’hui la route franchit encore le Mackenzie par traversier l’été, ou pont de glace l’hiver. La ville d’Edmonton est distante de 1700 km de Yellowknife, et Montréal de plus de 5000 km; le décalage horaire avec cette dernière ville est de deux heures. Le coût de la vie à Yellowknife est 37 % plus élevé que celui d’Edmonton. On y trouve un hôpital et plusieurs cliniques médicales ou dentaires, de nombreuses épiceries, deux arénas, une piscine, plusieurs hôtels, un terrain de golf, cinq succursales bancaires. S’y vivent aussi trois festivals.

La ville de Yellowknife est le centre économique et administratif des Territoires du Nord-Ouest. Plusieurs ministères fédéraux ou agences fédérales y disposent d’un bureau, tandis que les Forces armées canadiennes y sont stationnées pour desservir l’ensemble du Grand Nord. Une mine d’or employant plusieurs centaines de personnes assure la vitalité de l’économie, tandis que d’autres industries minières (notamment celle du diamant, en pleine effervescence fournissent du travail à plusieurs. L’aéroport de Yellowknife détient le 17e rang du trafic aérien au Canada, de plus l’industrie du tourisme y est prospère. En été la route prend fin à 70 km au nord de la ville; en hiver les routes de glace se prolongent jusqu’à une distance de 400 km, alimentant les mines de produits et de biens à raison d’un camion aux vingt minutes. En 1996 on comptait 655 Franco-Ténois à Yellowknife, soit 3.8 % de la population.

Inuvik

La ville d’Inuvik (terme signifiant « le lieu de l’homme ») se situe au-delà du cercle polaire, plus précisément au 68e parallèle, à 1931 km (par air) au nord d’Edmonton, à 97 km au sud de la mer de Beaufort. Alexander Mackenzie passe devant ce centre de chasse et de pêche des Inuvialuit et des Dénés en 1789, lors de son voyage vers l’océan Arctique. La construction d’Inuvik débute en 1955, motivée par le déménagement des installations d’Aklavik, trop sujette aux inondations. La première école (temporaire) ouvre ses portes en 1956, l’infirmerie et un bureau de la GRC s’y établissent en 1957. En 1959 la construction de l’école est complétée, et celle de l’hôpital en 1961. En 1964 on y inaugure le premier laboratoire de recherche scientifique permanent au nord du cercle arctique. En mai 1986 la station des Forces armées canadiennes ferme ses portes, et devient le campus Aurora, du Collège de l’Arctique. Leur nombre allant décroissant, les bénévoles francophones de l’association culturelle décident alors de la saborder.

Inuvik constitue la plus grande communauté canadienne située au nord du cercle arctique, et la première ville moderne des Territoires du Nord-Ouest aménagée suivant une planification urbaine. Son économie est basée sur l’exploitation des ressources renouvelables (chasse, pêche, piégeage), le tourisme, l’exploitation du pétrole et du gaz, les transports et communications, et l’administration gouvernementale. Si le projet de construction d’un gazoduc reliant la Mer de Beaufort à l’Alberta via la vallée du Mackenzie se réalise, Inuvik verra alors sa population triplée, et la croissance de son économie atteindre des sommets.

Quelque 3600 personnes y résident maintenant, dont 31 % d’origine inuvialuit. La plupart des Dénés d’Inuvik sont aujourd’hui des Gwich’in, autrefois appelés Loucheux, une des cinq tribus dénées. La langue française y est parlée par quelque 40 individus, soit 1.2 % de la population. D’autres Franco-Ténois résident toutefois aux environs : Fort MacPherson, Tsiigehtchic, Tuktoyaktuk.